Carnet d'atelier d'ajustage

Carnet d'atelier

1ère de couverture de Carnet d'atelier par Vialard
Date de publication 1923
Auteur Vialard
Note perso

Dans une brocante, je me suis acheté un ancien carnet d’étudiant en ajustage, une sorte de carnet de suivi des travaux pratiques d’un élève apprenti ajusteur.

Dedans, sont consignés les exercices suivis par l’élève pendant la formation.

Tout cela est daté de l’année scolaire 1923 ! Immersion donc, dans sa vie d’apprenti.

A l’honneur aujourd’hui, M. Vialard de la section B, en première année de formation d’ajustage.

Ce carnet est un outil type, standardisé par le ministère de l’éducation. C’est un carnet à remplir par les élèves qui font des heures d’atelier.

Il est préfacé, comme il se doit, par quelques pages d’explications & conseils paternalistes au possible.

Au sujet de la valeur du travail :

“Votre carnet témoignera ainsi à chaque instant, à vos yeux, comme aux yeux de vos maîtres, de vos parents et des industriels susceptibles de vous embauche à la sortie de l’école, de vos aptitudes et vos progrès dans l’apprentissage”

“Dites-vous en le recevant : “Il faut que je travaille pour que ce Carnet me fasse honneur” "

“Il le faut pour votre pays, qui a besoin plus que jamais du concours de tous ses enfants pour vaincre dans la paix comme il a vainci dans la guerre. Il le faut enfin parce que le travail est et sera toujours, quoi qu’on en dise, la meilleure source de joie.”

Au sujet de la qualité du travail :

“Toutefois, il ne serait pas admissible qu’un salaire, même fictif, puisse être attribué pour une note de travail inférieure à un certain chiffre. […] Mais il est bien entendu qu’en dessous de cette limite 10 il ne saurait y avoir salaire.”

Exercices

Ce carnet retrace les exercices réalisés pendant l’année scolaire, du plus simple pour débuter, au plus complexe, en fin d’année.

Premier exercice d’atelier de l’année : fabriquer une plaque métallique percée en deux fois. Spécificités de l’exercice : toute la fabrication doit être faite à la lime. Ouch.

Pour chaque exercice, il y a une page de données à renseigner, comme le temps passé, le prix de la matière, etc. Ces chiffres permettent de calculer la note obtenue à l’exercice. Il a quelques notions d’économie, de gestion d’entreprise…

On y calcule aussi le salaire horaire théorique qu’on serait payé dans ces conditions. Ce salaire est souvent misérable, d’ailleurs.

Ces chiffres sont ensuite reportés dans un graphique sur lequel on se compare au meilleur de la classe :

Salaire

Penchons-vous un peu sur le bon argent gagné par notre héros.

Le prof indique aux élèves le salaire que serait payé un ouvrier moyen de l’industrie, pour comparaison, de l’ordre de 2 F/h. En prenant en compte sa vitesse de travail et la qualité de celui-ci, M. Vialard aurait obtenu un salaire simulé de 0,3 à 0,4 F/h.

Rendons nous compte de ce que ça représentait :

En 1923, on était dans une période prospère entre la fin de la crise d’après guerre qui a pris fin en août 1921 et le krach boursier de 1929 (grande dépression). Lire : ce n’était pas trop la dèche.

D’après ce Relevé de quelques prix et salaires, on apprend quelques infos sur le coût de la vie à cette époque :

  • Salaire horaire moyen d’un manoeuvre moyen (ouvrier) : 1,80F
  • 1kg de pain : environ 1,14F , aka 40minutes de travail pour un ouvrier
  • 1km de train en 3e classe : 0,075F

Aujourd’hui :

  • SMIC horaire en 2026 : 9,52 € (source)
    • N.B. : Le SMIC a été mis en place 1950
  • 1kg de pain : 3,62 €, c-à-d 23 minutes de travail au SMIC (source)

Donc si l’ami Vialard était réellement payé ses 0,35 F, après avoir trimé 10H à fabriquer des pièces à la lime, il rentrait chez lui avec 3,5 F, de quoi s’acheter sur le chemin du retour :

  • Un pain de 500g pour ~0,57F
  • 1L de lait pour 2F
  • et un paquet de clopes pour ~1F

Pour aller à l’enterrement (fictif, bien sûr) de sa tante à Châteauroux depuis Vierzon, il aurait du débourser 4,9 F pour un trajet en 3^e classe, c’est à dire 14h de travail.

Aujourd’hui, un intercités 2nde classe Vierzon-Châteauroux coûte 16€, c’est à dire une 1,5j de travail au SMIC.

Si par malheur, il lui était arrivé d’égarer les outils qui lui sont confiés en début d’année, il aurait fallu les rembourser. La liste des outils et de leurs prix sont soigneusement recopiés au début du carnet :

  • Une équerre à 90° : 4,5F
  • Le marbre de contrôle : 90F

Des heures et des heures de travail en perspective…

Cyanotypes d’époque

18e exercice de l’année : Fabrication d’une tête de marteau.

Pour la deuxième moitié de l’année – et c’est la raison qui a fini de me convaincre d’acheter ce carnet – les plans sont des cyanotypes, c’est-à-dire une méthode de reproduction des documents tracés sur papier calque qui donne un résultat blanc sur fond bleu (d’où les blueprints en anglais)

Je trouve ces plans magnifiques : le texte est écrit à la zaplume, comme il se doit, et les tracés sont super beaux !

Ce carnet a une place qui l’attend parmi mes autres livres anciens de l’industrie :) Il y restera jusqu’à ce que je veuille montrer un cyanotype à quelqu’un de passage.