Mignon 4

Mignon 4

1ère de couverture de  par
Marque Mignon
Modèle 4
Type Machine à index
Date de fabrication 1930
N° de série 355971
Typewriter Database

Présentation

En prêt de la part de M. & Mme Guédon, j’ai pu examiner et tester cette machine hors du commun.

Malgré de bons et loyaux services rendus, elle est dans un excellent état.

Mis à part des caractères éclaircis par la sécheresse du ruban et un léger grincement presque charmant, elle écrit du texte sans problème, et ce sans aucune opération de maintenance depuis des dizaines d’années. Quelle robustesse !

La machine se présente dans une boîte en bois d’une fabrication de qualité : du contreplaqué cintré forme des courbes, et un logo “Mignon” est peint sur l’avant. Étonnamment ce n’est pas le même logo que celui qui figure sur la machine, ce qui donne une impression de décalage, comme si la boîte était indépendante de la machine.

Il y a même des petits poignées pour passer les doigts et soulever la machine

Une machine résolument teutonne

“JMPORTÉ D’ALLEMAGNE”

L’inscription qui semble rajoutée maladroitement sur le guide-papier substitue le I pour un J : faute de frappe ou habitude de nos voisins d’outre-Rhin ?

On le saura...

On retrouve la même substitution de I pour un J sur le cylindre de caractères. Un indice que ce ne soit pas une erreur.

“Jmprimerie”

Apparemment, dans l’écriture allemande du début du XXe siècle, on remplaçait souvent les “I” majuscule par les “J”. (source)

Because the half-vowel

\[j\]

remained in the German language, the need for a distinction between the consonant letter J and the vowel letter I was less urgent than in other languages.

Contexte

Pas moderne, mais…

Contrairement aux autres machines de ma collection, c’est une machine à index. C’est à dire qu’au lieu d’actionner une touche correspondant à une lettre, on sélectionne la lettre avant de la frapper. Ce système rend plus lent l’écriture, mais le mécanisme est beaucoup plus simple, plus fiable et moins coûteux.

C’est pour ces raisons que les premières machines à succès commercial étaient des machines à index. Une fois la technologie développée pour produire des machines plus confortables d’utilisation, elles sont tombées en désuétude, à part pour quelques modèles, dont notre AEG Mignon, produite jusqu’en 1934.

D’après son numéro de série, notre exemplaire est sorti d’une usine AEG en 1930. Aujourd’hui connue pour ses outillages électroportatifs (perceuses, scies, etc.), l’entreprise fabriquait autrefois machines à écrire et à coudre.

Pour résumer, ce qui rend intéressante la machine est sa technologie plus ancienne que ses contemporaines, qui a subsisté du fait de son prix plus attractif, sa robustesse, et d’autres avantages que nous verrons plus loin.

Fonctionnement

Contrairement à une machine conventionnelle, sur laquelle une touche correspond à un caractère (ou à 2 caractères, si on compte les minuscules et majuscules), ici nous n’avons pas de clavier sur lequel pianoter.

En étant bien assis face à la machine, on pince le stylet de la main gauche, et on place sa main droite sur les deux touches de la main gauche.

Ici, pas de clavier : on déplace un stylet avec sa main gauche pour viser un tableau de lettres, et on imprime le caractère d’un appui de la main droite.

Une crémaillère et des leviers traduisent la position du stylet en un mouvement du cylindre :

En tapant quelques minutes, je ressens déjà une petite fatigue dans la main gauche… Un support pour la poser aurait été le bienvenu, mais qui suis-je pour faire des requêtes si spécifiques sur du matériel obsolète ?

Pour que le stylet glisse sur le tableau de lettres, celui-ci est recouvert d’un film de plastique. Mais en 1930, je me demande quel matériau ils avaient à disposition qui soit à la fois transparent, flexible, et qui n’ait pas jauni quasi 100 ans plus tard.

Très fonctionnelle, notre Mignon n’essaie pas de cacher sa mécanique, comme le font d’autres machines qui se veulent plus sobres, trop timides pour exposer leurs secrets de fonctionnement.

La crémaillère et la roue dentée alignent la lettre au moment de la frappe, puisque le pointage manuel sur le tableau n’est jamais parfait.

Les rouleaux de rubans, qui n’ont pas l’option de se rembobiner lorsqu’ils arrivent en bout de course (c’est à la charge de l’utilisateur.ice), s’affichent fièrement sans se cacher derrière un vulgaire carter.

Déjà, il avance tout seul lorsqu’on tape du texte, et c’est déjà pas mal.

On imagine la facilité avec laquelle il est possible de changer le cyclindre de lettres : un écrou à dévisser.

C’est là l’autre grand avantage de cette machine. Sur ses concurrentes, impossible de changer de police de caractères, d’écrire en plus grand, en gras, en italique… Ici, il suffit de changer le cylindre, et si nécessaire, le tableau.

Une petite encoche permet de bloquer en rotation le cylindre. Visiblement, c’est aussi là que décide de commencer une éventuelle fêlure.

Pour ôter le tableau, on passe la main sous la machine pour pousser le petit panneau.

Sim-pli-ci-té : des languettes suffisent à fixer le tableau.

On en profite pour remarquer qu’aucune prestidigitation ne se cache dans le corps : ici, on privilégie la simplicité, en laissant les détails techniques visibles aux yeux de tous.

A l’intérieur, c’est tout vide, à l’exception de quelques amas de poussière et de carcasses de coléoptères. Pas de centaines de pièces compliquées à fabriquer, à monter et à entretenir. La facture d’achat en est donc plus douce.

The typewriter database, à l’aide du numéro de série, nous apprend que cette machine a été fabriquée en l’an de grâce 1930. Son mécanisme primitif n’est donc pas un ancêtre des machine plus classiques, mais un contemporain concurrent. A la même époque, on faisait déjà des machines bien plus rapides et confortables, comme la Remington portable.

Echantillon

Certains caractères sont plus “gras” que d’autres : les lettres les plus courantes, les chiffres et éléments de ponctuation. Je pense que le métal du cylindre de lettres n’étant pas le plus résistant, les lettres se sont aplaties à force d’être frappées encore et encore sur le papier. Un témoin de l’utilisation de cette machine, qui a sans doute rendu de bons services.

En plus de ce cylindre avec une police plutôt classique, était vendue une multitude d’autres accessoires permettant de taper du texte avec des polices variées :

Fraktur

image-2.png

source : reddit

Style manuscrit

image-4.png

source : reddit

Est-ce qu’une impression 3D en résine solide pourrait nous permettre de créer nos propres cylindres ? Je me le demande.

J’aurais aimé tester un cylindre de caractère plus grands, conçu pour les titres… C’est la seule machine qui puisse le faire, à ma connaissance.

On voit un de ces cylindres dont les caractères sont plus grands sur cette annonce LeBonCoin. Le tableau qui accompagne le cylindre a donc 2 fois moins de lettres, logique.

Conclusion

La Mignon AEG est remarquable par son fonctionnement, sa robustesse, et le contexte historique qui l’entoure. Ce n’est pas une machine très rare, mais elle se démarque bien de ses contemporaines. Un choix avantageux pour l’économe ou pour les amateur.ices de graphisme : ici, on troque la rapidité d’écriture pour de la fiabilité, et la capacité de pouvoir changer de police.

A bientôt pour une autre machine !